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[ edgard.fdn.fr ] Oui, et alors ?  -  Sacrifice

 -  Juillet 2016 - 

Peut-on sacrifier un individu pour une cause ? C'est ce que, si j'en crois mes cours en terminale, on considère comme une question philosophique. Il y a une vraie interrogation, susceptible d'interprétations, et qui n'est clairement pas une question technique (parce que bon, techniquement, on peut, hein).

Avec un réflexe d'informaticien, on commence par analyser aux extrêmes. Le premier extrême c'est de savoir s'il est raisonnable de sacrifier un être vil, affreux, pour sauver tous les Hommes et offrir le bonheur sur terre. Ou, si on commence par le point Godwin, si on est certain qu'en exécutant Hitler en 1932 on empêche guerre et génocide, faut-il le faire ? Tout le monde sera raisonnablement d'avis que oui. L'autre extrême c'est de savoir s'il est raisonnable de sacrifier un être pur et innocent (mettons, un bébé chat tout mignon) pour une cause risible (genre économiser 3 centimes sur un seul carambar). Tout le monde sera facilement d'avis que non.

C'est probablement une question qui a été traitée, depuis l'antiquité, par bien des gens plus savants que moi.

Avertissement au lecteur

Version courte : ce n'est pas de toi que je parle, quand je dis que des gens font des choses sales, regarde, je ne donne pas de nom.

Version longue : quoi que je dise, tu le prendras mal. Je refuse de balancer les noms des gens, des associations, les faits dont je me souviens sur plus de 20 ans. Certains des faits étaient vraiment dégueulassement crades. D'autres étaient franchement anodins, sur la mauvaise pente, du mauvais côté du manche, mais anodins. Et pour te dédouaner toi, il faudrait que j'allonge les noms de tout le monde, pour que tu regardes sur quoi, quand, j'émets quel avis. Et je ne veux pas faire ça.

Pour conserver ton estime de toi, tu devras alors considérer que tu as fait ce que tu pouvais, quand tu pouvais, avec les moyens du bord. Tu repenseras aux dix, cent, mille fois où tu as fait le bon choix, et que je suis bien sévère de me souvenir de cette fois-là où tu as merdé sur un truc. Tu penseras peut-être qu'en effet, tu as pu avoir certains travers, mais qu'on ne t'y reprendra plus. Ou, plus simple, tu considéreras que du haut de mon arrogance habituelle je me permet de juger mes semblables en les considérant mes inférieurs. Chacun son mécanisme de défense.

Si tu penses que je te juge mal, si tu crois reconnaître ce dont je parle dans un passage ou l'autre de ce billet de blog, viens m'en parler, à moi. Tu verras bien si c'est de toi que je parle. Tu verras bien ce que j'en garde comme idée.

Et si tu crois que tu reconnais un cas dont je parle, sans que ce soit toi, tu te trompes. J'ai plus de 20 ans d'associations dans les jambes. Chaque idée présentée ici agrège (c'est exprès) des bouts d'expériences diverses, pour essayer d'en tirer une généralité à deux sous. Tu crois que je parle de Robert la fois où il a fait le truc là avec Henri et le virus d'Internet qu'il a mis dans l'imprimante ? Oui, probablement, mais peut être pas, ou pas seulement.

Au quotidien

On croise la question de savoir si on peut sacrifier un individu pour une cause de manière relativement régulière dans les engagements associatifs. Ou sous une forme voisine, de savoir s'il est utile/acceptable de permettre la souffrance de certains individus parce que cela permet d'atteindre un objectif jugé utile pour la cause défendue par l'association, ou bien pour protéger le groupe lui-même, assurer son bon fonctionnement, et donc au second degré défendre la cause.

Et c'est bien entendu en dehors des cas caricaturaux que j'évoque en intro, et qui n'existent pas, que la question se pose parfois dans la vie de tous les jours. Souvent, la bien-pensance standard est de dire que non, houlalala, jamais on ne permettrait de sacrifier un individu pour une cause. Mais c'est une pétition de principe, rarement réfléchie.

J'ai en tête deux forme de contre exemple assez nets. Le premier est le fait d'user les bénévoles, et l'autre est la pensée de groupe.

User les bénévoles

C'est rarement érigé en dogme, mais j'ai connu pas mal d'associations où, parce qu'il faut bien tenir les délais impossibles, parce qu'il faut bien que le spectacle commence à l'heure, parce qu'il faut bien telle ou telle contrainte externe, on en vient à pousser trop loin des bénévoles (ou des salariés), à brûler ses vaisseaux pour espérer atteindre l'objectif. Le plus souvent, de ce que j'ai connu, la contrainte externe sert à se donner bonne conscience, à se dire qu'on n'est pas le méchant exploiteur, parce que, c'est pas moi, voyez-vous, c'est la contrainte.

Il est très rare que ce soit une approche réfléchie, je n'ai croisé ça qu'une seule fois, et encore pas vraiment, la réflexion étant postérieure aux faits, donc plutôt une tentative de rationaliser. Mais c'est souvent considéré comme inévitable d'avoir des gens engagés, volontaires, entourés, et qui explosent en burn-out, ou dans la version la plus douce en crise de larmes ou en crise d'angoisse.

Supposer que c'est inévitable, ou que c'est acceptable, voire en faire un système, c'est supposer qu'on peut sacrifier des individus pour une cause.

La pensée de groupe

C'est l'autre travers qu'on croise régulièrement.

Soit sous la forme que raconte wikipedia, directe, où le groupe crée un faux consensus, que plusieurs (tous, parfois) membres du groupe jugent mauvais, et auraient refusés chacun individuellement. L'exemple type, c'est le groupe qui va faire des conneries, alors que chaque individu ne l'aurait pas envisagé seul. Fabien cite un cas assez flagrant dans son billet Viens, on leur jette des trucs.

Soit sous une forme à peine différente, la pression du groupe, qui crée une norme sociale (tous les groupes font ça), et l'impose avec plus ou moins de fermeté à tous ses membres. C'est le regard noir si tu es le seul du groupe à faire remarquer que toi, tu vas aller dormir parce que tu ne veux pas mourir tout de suite. C'est le regard noir quand tu es le seul à dire que si on bosse alors tu ne touches pas à la bière. C'est le regard noir quand tu sors un bout de fromage de ton frigo, alors que ton chez-toi est envahi de potes vegans. C'est le fait de railler ce qu'on considère comme les travers des autres, sans envisager que peut-être certains dans le groupe sont concernés et vont simplement baisser la tête.

Soit sous une troisième forme, qui revient à dire qu'on va casser, ou chasser, ou endommager un individu, parce qu'on espère que ça préservera le groupe. Je l'ai vu faire, brutalement, frontalement. C'est peut-être parfois nécessaire, parce qu'une équipe ne peut pas avancer avec un élément trop perturbateur en son sein. Mais je l'ai vu faire aussi dans des cas pas nets, pas francs, de manière très peu affichée.

Le plus souvent, pour les membres du groupe, ces éléments ne sont pas ressentis comme désagréables. On est tout à railler une cible commune[1], à moquer un travers qu'aucun d'entre nous ne saurait avoir, on fait corps, on fait groupe, on crée un esprit de groupe, heureux de partager. L'image qui vient en tête est le groupe à l'humour gras, genre chasseurs en goguette, qui va railler les faibles, les femmes, les tarlouzes, etc. Mais la forme exacte ne dépend que du groupe. S'il porte sa bienveillance en étendard, la cible de la raillerie sera plus fine, différente. On va moquer l'utilisateur quand on est adminsys. On va moquer le not-all-men quand on est féministe. On va moquer la manif pour tous quand on est LGBT. On va moquer le nerd quand on a une vie sociale. La liste est infinie.

L'amour de son prochain

Et toujours, quand on croise ces phénomènes que j'associe à la pensée de groupe, on retrouve des constantes. Une bienveillance affichée, souriante, mais un comportement de loup derrière, pas assumé. Quelque part, très catholique de culture : tu ne fais pas ce que le groupe considère comme étant le Bien, alors pour ton bien, pour le salut de ton âme, on va t'aider avec bonté à devenir normal, à rentrer dans le moule, en tapant un peu sur la tête, mais avec amour.

C'est le comportement, plein de compassion et d'amour de son prochain, d'une Boutin qui veut, pour le salut de l'âme des homos, qu'ils mènent une vie sage et rangée, mariés, avec quelqu'un du sexe opposé, devant monsieur le curé. Ils peuvent bien être homos, dans le secret de leur être.

Ce comportement, je l'ai vu dans des associations. En général, je ne dis rien. Mais quand je l'ai récemment pointé, les gens se sont sentis insultés. Mais par fermeté d'âme, par solidité de leurs convictions, n'ont pas envisagé que peut-être, il essayaient d'imposer avec amour leur bien-pensance personnelle à certaines personnes, minoritaires. Que peut-être, sans en être déjà au bûcher, ils en étaient déjà à rejeter l'autre et à le stigmatiser sur une faiblesse.

Et de ça, j'ai honte parfois

Qu'on me comprenne bien. On peut réfléchir en stratège, accepter de perdre trois légions entières, pour en faire perdre cinq à l'ennemi et emporter la victoire. Mais alors on l'admet, on le dit, on l'assume et on le théorise, on devient César et on l'accepte. Dans cette approche là, les gens sont des soldats, des outils, une ressource dont on peut user. On les objectifie, pour ne pas devenir fou. Et on avance, en se battant, vers ce qu'on espère être la victoire, ou au moins le prochain combat.

Mais quand on se dit bienveillant, quand on refuse l'approche du stratège et qu'on prétend à un autre modèle de lutte, alors ce recours fréquent, et surtout masqué, et pas du tout assumé, à des formes de sacrifices pose un problème. L'hypocrisie.

Ces comportements, le bénévole jetable comme l'effet de meute d'un groupe qui se croit bon, dont l'effet est de sacrifier des individus au nom d'une cause, je les ai vus dans des associations que j'ai fréquenté, en gros de 1993 à nos jours, ce qui fait la totalité de ma vie associative. Les gens que j'ai vu agir comme ça, faisant du mal, parfois salement, le niant quand on leur montre, agissant comme des loups habillés de bienveillance, ce sont mes copains, mes amis, mes intimes parfois. Des gens que j'aime beaucoup.

Sur les plus violents de ces comportements, j'ai une opinion extrêmement rude, ce billet de blog étant l'expression la plus soft que j'ai pu avoir sur le sujet. Les mots qui me viennent spontanément sont orduriers.

Et moi je ne dis rien, lâchement je baisse la tête et je reste dans le groupe. Pour ne pas me retrouver seul. Et puis il faut bien défendre la cause, comprends-tu...

Note

[1] Je tiens à préciser, parce que ça a été mal compris parfois. Je parle ici des cibles communes. Pas de la légitimité à choisir ces cibles. Pas de savoir si les cibles l'ont bien cherché et bien mérité. Pas de savoir si c'est nécessaire, et bienfaisant pour la psychologie du groupe. Je parle du phénomène qui consiste à railler une cible, tous ensemble. À retirer à cette cible le statut de sujet, d'humain, pour en faire un objet déshumanisé de raillerie. Le simple fait que le groupe puisse considérer ce phénomène comme normal, le simple fait que te trouvant dans un des exemples que je vais citer tu te dises Ah mais non, tout de même, ceux-là, là, ils nous font du mal en permanence, on peut bien leur foutre un peu sur la gamelle quand on est entre nous !, c'est signe que tu les considères pas-tout-à-fait-humains. Attaquer son ennemi, démonter ses arguments, ne pas lui laisser occuper seul la parole publique, ce n'est pas de ça dont je parle. C'est de l'épisode raillerie pour faire groupe que je suis en train de parler. La légitimité éventuelle de la victime à être victime parce qu'elle a mal fait... c'est précisément ce qui fait consensus dans le groupe !

par Benjamin Bayart

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